Regards sur... n° 1

Publié le 10 janvier 2012
20120110_u_c

Mains se dessinant, 1948, M.C. Esche

 

Langue maternelle et langue d’écriture

« Je parle une autre langue : qui suis-je ? » Dans L’Arbre à dires1, avec ce titre de chapitre, Mohammed Dib ouvre une interrogation fondamentale : changer de langue, est-ce changer d’identité, devenir autre ? De quelle identité s’agit-il ? Comment le travail d’écriture, lorsqu’on est un auteur venu d’ailleurs, marque-t-il cette quête ? Nombreux sont les écrivains immigrés qui tentent de définir leur relation à cette problématique, source de tourments comme d’exaltation créatrice… Pour quelles raisons abandonne-t-on sa langue maternelle ? Pour quelles raisons y retourne-t-on ? Que dire des écrivains issus de pays colonisés par la France et dont la langue, ou l’une des langues, est déjà le français ?
 
Quitter le territoire de la langue maternelle
Certains quittent définitivement le pays natal pour des raisons politiques et abandonnent avec leur territoire celui de la langue. C’est le cas d’Eduardo Manet qui rompt avec le régime cubain en 1968 pour s’installer en France, ou de Vassilis Alexakis qui, la même année, refuse la dictature des Colonels et quitte la Grèce. La motivation pour ces auteurs n’est pas seulement politique et sociale, elle est conjointement éditoriale : il s’agit de conquérir un public, de devenir littérairement français. Le français comme langue d’écriture de l’exil politique peut aussi être une force de libération idéologique. Atiq Rahimi, Afghan réfugié en France en 1984, s’en explique: « Ma langue maternelle, le persan, m'impose des tabous, des interdits […] Avec le français, j'étais libéré de tonnes de contraintes affectives2. » La nouvelle langue instaure une distanciation libératrice, elle inscrit une rupture et une transgression, comme l’indique Mohamed Kacimi, venu d’Algérie en 1981.
 
Le détour par l’Autre et la question de l’identité
Les raisons politiques ou idéologiques ne sont pas les seules : adopter une nouvelle langue, c’est aussi partir en conquête. François Cheng, venu de Chine en France en 1949, revendique la langue d’accueil comme une richesse culturelle, une réponse au défi de l’intégration, sans reniement du passé3.Pour certains écrivains, l’adoption d’une langue d’écriture nouvelle protège d’une double appartenance qui pourrait fragiliser : mieux vaut couper le cordon pour ne pas être “deux en soi”. Mais il arrive aussi que le passage d’une langue à l’autre soit vécu comme une perte et aboutisse à un sentiment de deuil, comme l’explique l’auteure de L’Analphabète4, Agota Kristof, arrivée en Suisse en 1956 depuis la Hongrie. Devant cette menace de dépression identitaire, c’est le retour actif à la langue maternelle qui peut faire figure de retour aux sources et de reconstruction.

Reconquérir la langue maternelle
Revenir à la langue maternelle, c’est lui redonner un territoire, une légitimité politique: Kateb Yacine revient en Algérie après l’Indépendance. En écrivant en arabe dialectal, il renoue de manière militante, dans les années 70, avec la langue parlée de sa région d’origine. Retrouver la langue maternelle, c’est aussi ouvrir le champ au travail de mémoire, pour ressusciter en version originelle les émotions du passé, en ouvrant « les tiroirs les plus secrets5». Mais il arrive aussi que le choix comme l’abandon d’une langue deviennent impossibles : faire alors coexister langue maternelle et langue d’écriture, c’est refuser la coupure. Pratiquer le bilinguisme, c’est ne pas avoir à faire un deuil angoissant.

La question du bilinguisme
La pratique du bilinguisme peut répondre à un désir de reconstruction comme chez Andreï Makine, réfugié politique arrivé d’URSS en France en 1987. L’auteur pratique simultanément dans un même texte le français et le russe, faisant résonner les échos identitaires d’une langue à l’autre. D’autres déclinaisons du bilinguisme existent. Milan Kundera écrit tout d’abord en langue tchèque, puis directement en français. Se sentant trahi par les traductions de ses originaux, il décide de s’auto-traduire. Interrogeant, dans les deux sens, le fondement même du travail artistique, il n’est pas le seul à souligner la créativité que les écrivains immigrés doivent à leur vigilance linguistique, au fait que pour eux la langue ne soit pas « naturelle ». C’est à partir de 1944, mais surtout des années 50, que Samuel Beckett écrit une œuvre bilingue, hanté dans les deux langues par la dimension du néant, obsédé par la nomination. C’est l’auteur par excellence qui n’abandonne ni sa langue maternelle, ni sa langue d’accueil, qui quitte l’une quand elle ne lui paraît plus suffisamment étrange – plutôt qu’étrangère –, et qui les explore indéfiniment. Toutes ces options esthétiques et culturelles peuvent être difficiles à vivre. L’image du cordon ombilical revient constamment dans les écrits : si la langue est dite « maternelle », c’est qu’elle renvoie au continent charnel premier, réveillant au passage bien des affects.

La mère dans la langue
C’est la mère qui rappelle le caractère ineffaçable de la langue comme empreinte et marquage généalogique, symbolique, culturel, affectif. Sarah Lévi-Lopez, dans La Sagesse du singe d’Eduardo Manet, dit à son fils, à propos du ladino, que dans l’exil « l’être humain n’est pas un caméléon qui peut facilement changer de peau6 » : la langue est chair. Après le décès de sa mère en 1993, Vassilis Alexakis, en quête de re-naissance, renoue avec sa langue en réécrivant ses romans du français vers le grec. Quant à Samuel Beckett, exilé au contraire par nécessité vitale de couper le cordon avec une mère à l’amour rigide et autoritaire, c’est de la mort de celle-ci, en 1950, que date la véritable émancipation du bilinguisme, écriture en deux versions. Si certains comme Atiq Rahimi coupent le cordon ombilical pour éviter, cette fois-ci par amour, une relation quasi incestueuse avec la langue (« Adopter une autre langue, le français, c’est choisir la liberté. On ne se marie pas avec sa mère7 », écrit-il), on peut remarquer que bon nombre d’auteurs se placent dans un équilibre instable traversé par la culpabilité. Pour les écrivains nés dans les pays colonisés par la France, cette culpabilité est encore plus complexe.

La langue mère dans les pays colonisés
Dans les pays qui ont été colonisés par la France, le français était langue officielle, celle de l’école et des institutions. Le français, c’est alors, comme le dit Charles Bonn, universitaire spécialiste des littératures du Maghreb, « l’instrument d’une profonde blessure identitaire autant que politique ». Il cite à ce propos Le Polygone étoilé où Kateb Yacine raconte comment il épouse le désir de capitulation de son père convaincu qu’il faut entrer à l’école française : « Jamais je n’ai cessé […]de ressentir au fond de moi cette seconde rupture du lien ombilical, cet exil intérieur qui ne rapprochait plus l’écolier de sa mère que pour les arracher, chaque fois un peu plus, au murmure du sang, aux frémissements réprobateurs d’une langue bannie8 … » En Afrique, certaines langues, dont la pratique n’est qu’orale, ne peuvent se substituer au français écrit. L’écrivain togolais Sami Tchak indique qu’il « traduit » l’univers africain en faisant vivre dans le style français l’oralité de sa langue d’origine. On retrouve le même désir chez Léonora Miano ou chez Alain Mabanckou.

Le pouvoir de l’écriture face au poids de l’Histoire
Devant l’adoption du français, que certains perçoivent comme une sorte de collaboration, Kateb Yacine brandira la langue du colon comme un « butin de guerre » : « J'écris en français pour dire aux Français que je ne suis pas français », déclare-t-il en 1966. Et ce butin de guerre, cet engagement, seront donc, pour subvertir la culpabilité, des réponses à la mère patrie désirée – l’Algérie algérienne –, aussi bien qu’à la mère génitrice. De même, Assia Djebar, vivant entre l’Algérie et la France, se saisit du français comme d’une arme politique et identitaire : « Faire réaffleurer les cultures traditionnelles, mises au ban, maltraitées, longtemps méprisées, les inscrire, elles, dans un texte nouveau, dans une graphie qui devient ‘mon’ français9.. » Leïla Sebbar, née d’un père algérien et d’une mère française, tous deux instituteurs en Algérie, ne parle pas l’arabe, la langue de son père et du peuple colonisé, et écrit dans la langue de sa mère. Son œuvre est hantée par ce questionnement aux accents oedipiens : « Je traduis l’Algérie, je traduis mon père dans la langue de ma mère. Je lui fabrique, je me fabrique une famille immense des deux côtés de la mer. Je crois ainsi rétablir une filiation rompue10.. »
Une multitude de pratiques d’écriture illustrent la bivalence linguistique et dans cette dialectique complexe, c’est non seulement la création artistique, mais la quête de soi qui est en jeu. Au cœur de l’écriture se joue un positionnement identitaire, politique, culturel, dans sa dimension oedipienne et mémorielle, avec ses fractures, conscientes ou non, au sein de l’individu, des fratries et de la société. La question de la langue et du style est au cœur de toute œuvre littéraire : le français comme langue d’écriture intensifie chez les écrivains en exil leur conscience artistique et existentielle.

Par Martine Paulin,
agrégée de lettres modernes, Cité nationale de l'histoire de l'immigration

Notes

    1. Dib Mohammed : L’Arbre à dires, Paris, Albin Michel, 1998.
    2. Propos recueillis par Martine Laval pour Télérama, mars 2009.
    3. Cheng François, Le Dialogue, Paris, Desclée de Brouwer, coll.. "Proches Lointains", 2002.
    4. Kristov Agota, L'Analphabète, Genève, Zoé, 2004.
    5. Manet Eduardo, La Sagesse du singe, Paris, Grasset, 2001.
    6. Manet Eduardo, op. cit.
    7. Propos recueillis par Martine Laval pour Télérama, mars 2009
    8. Kateb Yacine, Le Polygone étoilé, Paris, Seuil, 1966
    9. Djebar Assia, Ces voix qui m’assiègent, Paris, Albin Michel, 1999.
    10. Sebbar Leïla, L’Arabe comme un chant secret, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Bleu autour, 2007

 

 

 

Copyright © Ministère de la Culture et de la Communication - 2012

Partage par email

Tous les champs sont obligatoires.